top of page

Les 3 chênes fraises


Dés que je franchis la porte de la chambre du patient, je ne sais pas ce qu'il va se produire, où cela va me mener ni si je vais servir à quelque chose pour lui. Mais il est rare qu'il ne se passe vraiment rien et parfois même nous sommes entraînés, je dis « nous », le patient et moi, dans des univers uniques, notamment en soins palliatifs.

Du couloir, sa porte grande ouverte, je vois ce monsieur assis dans son fauteuil roulant, son front reposant sur une sorte de baluchon posé sur la table pour faire tampon. J'entre, il redresse un peu la tête en m'entendant me présenter et m'invite à me rapprocher. Il est assez jeune, je dirais dans la quarantaine, son visage triste.

Je le questionne aussitôt : « comment tu vas ? » « je ne vais pas bien, je ne me sens pas bien ». Il baille. Les choses sont claires. Ce patient est arrivé depuis peu dans le service. Je lui dis que je suis aussi inspirateur d'hôpital et que je peux l'aider déjà à respirer tranquillement. Je lui montre une respiration. Il me regarde attentivement. Il imite même timidement l'expérience d'une respiration sereine. Je me dis qu'il ne faut pas perdre de temps, il m'a accueilli tout de suite, alors je lui propose l'expérience d'une imagerie mentale pour s'évader, pour prendre l'air ou du souffle. « Dis moi, est-ce que tu as un endroit préféré, que tu aimes bien » « la campagne, j'aime bien la nature ». Ça tombe bien avec ma musique d'oiseaux en fond sonore, mon habillage fleuri, cela doit l'inspirer. « Ah oui c'est une bonne idée la campagne. Elle est comment ta campagne ? Plate ? Vallonnée ? » « elle est plate ». « alors imagine que tu es dans cette campagne, ta campagne. Tu marche dans l'herbe, il fait bon, le soleil est juste comme il faut et tu écoutes les oiseaux. Il y a des arbres dans ta campagne ? Des chênes par exemple ?» « Ah oui ! D'ailleurs j'en ai planté 3 ». A partir de là, son visage change. Il se redresse encore plus. Me regarde franchement. Ces 3 arbres l'ont transformé. « A partir de 3 glands il y a un an je les ai planté et maintenant ils sont grands comme ça », en me montrant fièrement avec ses mains la taille de ses arbres (je dirais 50 cm). Je l'écoute, je le laisse dérouler sa belle histoire. Je ne sais pas si nous sommes encore dans l'imagerie mentale ou si effectivement il les a planté mais peu importe, ces 3 arbres, ils sont là ! « personne ne croyaient qu'ils allaient pousser tu sais. Personne n'y croyaient. Et pourtant maintenant ils font ça de hauteur ! » J'acquiesce, je le félicite, je suis enthousiaste. « Je les ai greffé avec des fraisiers ! » Je ne lui montre pas ma surprise mais lui réponds « alors ce sont des chênes fraises ! Tu as inventé une nouvelle espèce. Peut-être qu'ils te donneront des fraises ? » « Euh non je crois pas. C'est beau quand tu vois apparaître ce que tu as semé. » Je confirme, j'appuie, je souligne. « il y en a un qui est brun, les deux autres sont blonds. Il y a quelqu'un qui s'en occupe quand je suis pas là et ça c'est chouette. » Est-ce que tu leur parles à tes jeunes arbres ? » « Oui je leur parle d'eux, je leur parle de moi » mais je n'en saurais pas plus. Je leur ai fait un engrais spécial ». « Dis donc tu t'en occupes bien de tes arbres. Tu peux être fier de ce que tu as réussi alors qu'on te disait que ce n'était pas possible ! C'est parce que tu les as aimé très fort ». Et je lui parle de l'expérience scientifique qui a montré que lorsqu'on dit des mots répétés négatif à une plante, celle-ci dépérit alors qu'au contraire, l'autre plante qui a reçu des mots-compliments elle a très bien grandi. « Tu sais à quoi cela me fait penser. A l'histoire de la rose de mon ami le Petit Prince. Tu connais le Petit Prince ? » « un petit peu » mais il attendait que je lui précise l'histoire. « c'est le temps que tu as passé auprès de tes 3 arbres qui en font des arbres si particuliers, à l'image de l'unique rose du Petit Prince ». J'essaye d'appuyer sur l'importance de ses arbres pour en devenir symbolique. « Je te propose de les noter sur des post-il cœur pour que tu les aies avec toi ici. Chêne fraise n°1, bon je mets un chiffre c'est moins sympa mais c'est pour les différencier » « ils ont une couleur différente » « ah oui. Donc Chêne fraise n°1 Brun. Chêne fraise n°2 Blond. Chêne fraise n°3 Blond ». Et je lui colle sur sa table devant lui les 3 cœurs arbres. Il me rajoute. « J'ai aussi planté des fraisiers. J'ai eu 5 ou 8 fraises, des petites. C'est bon les fraises» « Ah ok je te mets aussi un fraisier alors ! Savoure les fraises. Même ici » et je mime le fait de manger une fraise et j'en savoure le plaisir. « Voilà, quand tu auras des moments difficiles, n'hésite pas à te promener dans ta campagne aux 3 chênes fraises. Je crois qu'ils t'aiment beaucoup. Tu entends, les oiseaux se posent dessus. Eh si on mettait une musique joyeuse ? » Je cherche, je trouve de la guitare « On dirait la guitare de Brassens » « mais Brassens il a chanté une chanson sur un arbre ! » Malheureusement je ne l'avais pas dans ma liste. Alors je cherche une autre musique quand sa maman agée entre avec sa sœur. « Ah tu as de la visite ! Je te laisse. Tu pourras présenter ta campagne à tes invités ». Il me regarde avec un visage souriant : « Merci pour ta visite. Continue bien à apporter la nature dans les autres chambres! ». Je le salue.

La réalité n'est pas le plus important. Ces arbres existent-ils ? Ce qui a surtout existé c'est ce changement d'état grâce aux 3 arbres. Au patient de poursuivre à les faire encore grandir mais je ne doute pas qu'ils seront bien soignés.

« C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante »

Saint Exupéry


 
 
 

Commentaires


bottom of page